MaPrimeRénov’ : colère et incompréhension
CFP - Publié le 05 juin 2025
« Totalement insupportable, incompréhensible, injustifiable et inqualifiable » : voilà comment Olivier Salleron, président de la FFB, définit la suspension de MaPrimeRénov’ de juillet à septembre 2025, confirmée le 4 juin au soir par la ministre du Logement, Valérie Létard*. « Nous avons des engins de chantier et des grues, nous allons nous battre », a-t-il menacé ce 5 juin au micro de France Info. Les représentants des 19 signataires du manifeste sur la rénovation énergétique « pour sortir de l’ornière »** devaient être reçus ce vendredi 6 juin à 14h à Bercy. Parmi eux, Florence Lievyn, présidente du Groupement professionnel des CEE, qui exprimait hier son incompréhension face à la suspension de MaPrimeRénov’, qui n’avait pas encore été confirmée. Retour sur sa réaction à chaud.
Si des fuites volontaires peuvent parfois se produire afin de tester le marché sur une mesure politique, cette fois-ci, pour Florence Lievyn, également responsable des Affaires publiques de Sonergia, délégataire CEE historique basé à Marseille, ce n’était pas le cas. L’information avait semble-t-il échappé aux ministères, celui du Logement, de la Transition écologique mais également celui de l’Economie et des Finances, lorsque le journaliste Erwan Benezet avait révélé le 3 juin dans le Parisien que l’arrêt de MaPrimeRénov’ était dans les tuyaux du gouvernement. D’autant qu’un SMS de Romain Bordier, conseiller au Logement, envoyé aux acteurs concernés, semblait confirmer qu’il y a un peu plus qu’un fond de vérité dans cet article du Parisien : il y indique clairement que les pouvoirs publics n’auront pas la capacité de financer tous les projets prévus en 2025 et que des annonces seront peu à peu distillées à partir de la mi-juin. Les raisons ? « Le fait qu’on ait considérablement réduit les crédits MaPrimeRénov’ en 2025 d’une part et, d’autre part, le succès de la rénovation d’ampleur avec des plafonds de financement qui n’ont pas évolué », souligne Florence Lievyn. « On peut voir cela d’un point de vue positif en estimant que MaPrimeRénov’ est victime de son succès et que, par conséquent, on se retrouve à court de crédit. Mais l’ennui c’est qu’il existe un problème de calibrage en amont voire de pilotage en aval avec pour conséquence de risquer de se retrouver dans une situation où, par manque d’anticipation, on vient couper les financements de manière assez brutale et de nouveau mettre un stop dans la dynamique de la rénovation qui n’était déjà pas au mieux. »
Les CEE au secours de MPR ? Ça ne suffit pas !
Dans ce contexte, quid du financement de la rénovation énergétique par les CEE, comme envisagé récemment, ce qui reviendrait à mobiliser le privé pour financer la rénovation énergétique face à l’afflux de demandes de travaux qui devraient être pris en charge par MaPrimeRénov’ ? « Il semblerait que cela ne suffise pas », pointe Florence Lievyn. « C’est bien ce que nous avons vanté au Conseil supérieur de l’énergie la semaine dernière, à savoir qu’il existe un facteur de bonification de CEE x 5 sur la rénovation d’ampleur pour les ménages les plus modestes. Initialement, cette mesure était applicable au 1er juin mais le texte n’est pas paru… Je pense que cette publication va désormais survenir très rapidement. Mais a priori, je dis bien a priori, cela ne va pas suffire. » Si cette mesure viendrait soulager des finances publiques MaPrimeRénov’ déjà bien à la peine, avec un plafond de travaux de rénovation d’ampleur de 70 000 euros, même avec le facteur de bonification x 5 sur la partie CEE, on parvient dans les meilleurs des cas à financer entre 40 et 50 % du dossier. Ce qui laisse plusieurs dizaines de milliers d’euros de MaPrimeRénov’. « Nous entendons que cela ne puisse pas suffire mais là où je pense que nous pouvons nous permettre d’être très critiques, c’est que ces calculs ont normalement dû être faits. En suivant la tendance de l’année dernière, avec quand même 91 000 rénovations d’ampleur qui étaient parties, et en comptant la confiance dans les acteurs se disant que la rénovation d’ampleur était le secteur à privilégier, tout le monde aurait dû savoir que cela n’allait pas passer. Et donc ne pas laisser à penser à toute une filière que l’année se déroulerait sans accroc. Je ne sais pas s’il s’agit d’un manque de lucidité ou si cela a été fait sciemment… »
L’avenir ? Une filière qui va se retrouver au pied du mur avec un secteur de la rénovation à l’arrêt. Encore. Si toutefois le projet tel qu’envisagé est toujours sur la table… « Entre ce qui a fuité le 3 juin – et dont les bases semblent quand même solides –, et ce qui va se passer maintenant parce que la filière va se mobiliser et les jeux d’acteurs se mettre en route, cela peut aussi largement infléchir la décision publique. »
Changer d’orientation
Sans savoir qui a informé le journaliste Erwan Benezet mais si le but de la manœuvre était de faire exploser le sujet avant qu’il n’arrive officiellement par le ministère, l’enjeu devient en effet de réussir à faire changer d’orientation les décisionnaires. « C’est très malin ! », s’exclame Florence Lievyn. « On peut aller encore un peu plus loin et là je prends ma casquette GPCEE. Dans les arguments qui sont avancés – les finances sont contraintes, on appelle les CEE au secours… –, on nous dit également deux choses très intéressantes : il existe un encombrement dans l’instruction des dossiers et une volonté de lutter contre la fraude. Ce à quoi j’ai envie de répondre deux autres choses : ce n’est pas l’Anah qui lutte contre la fraude sur la rénovation d’ampleur mais bien la mise en place de Mon Accompagnateur Rénov’, cette forme de garde-fou. L’Anah ne va pas mieux lutter qu’un autre opérateur parce que c’est l’Anah. D’autant qu’elle n’est même pas soumise aux mêmes règles de contrôle et qu’elle est sous un régime de dérogation de contrôle sur la rénovation d’ampleur. On a même la certitude que l’Anah fait moins de contrôles que les producteurs de CEE par ailleurs ! En outre, s’il y a un encombrement des dossiers, sur le principe c’est une bonne chose, ça montre que la dynamique est là. Mais de l’autre côté, cela veut dire qu’on est arrivé à la limite du système, avec la création de ce quasi-monopole de l’Anah en lui confiant l’inspection, alors qu’elle-même sous-traite à Docaposte la partie financement… »
Tendre la main à l’Anah
Florence Lievyn lance alors un appel. En précisant que les délégataires de CEE, acteurs agréés par le ministère sur ce secteur d’activité qui existe depuis 20 ans, ont toujours tendu la main à l’Anah, alors même que l’organisme leur a pris des parts de marché, elle l’invite à rouvrir le marché, à passer des appels d’offres, à confier une partie de la charge qui l’étouffe à ces acteurs privés… Plutôt que de bloquer tous les dossiers le temps d’écluser tout ce qui se trouve dans les tuyaux.
Dans un communiqué diffusé le 5 juin, le GPCEE réaffirme cette position : « Face à l’engorgement du système témoignant de l’attrait pour la rénovation, la réponse ne peut être l’arrêt. Aussi, nous appelons à maintenir le dispositif MPR dans la durée, en ce qu’il est complémentaire aux CEE. En parallèle, nous appelons les pouvoirs publics à rééquilibrer la balance entre CEE et MPR en levant le monopole attribué à l'Anah en matière de rénovation énergétique dans le secteur résidentiel sur la rénovation d’ampleur. Les délégataires, entreprises agréées par le ministère de la Transition écologique, ont la capacité de répondre à cet enjeu, comme elles le font au quotidien depuis près de vingt ans, en appuyant les maîtres d'oeuvres et installateurs dans l'identification des travaux, en mandatant des inspections sur site par des organismes accrédités, en préfinançant les aides et en s'assurant de la conformité des opérations au dispositif des CEE. »
Malhonnêteté
Pour Florence Lievyn, il s’agit de malhonnêteté d’avoir laissé penser toute une filière que l’année pourrait se passer sereinement s’il s’avérait dès le début que ce ne serait pas le cas. « C’est très dur pour nous parce qu’en même temps, on ne peut qu’être extrêmement satisfaits d’observer cet engouement pour la rénovation d’ampleur », conclut Florence Lievyn. « Peut-être que les pouvoirs publics n’ont pas voulu casser cette dynamique qui était naissante, alors même que l’Anah était très critiquée sur la réforme du 1er janvier 2024, qui avait profondément déstabilisé le marché et mis à l’arrêt pendant six mois. »
Avec peut-être la volonté de voir combien de temps cette stratégie allait pouvoir durer, l’abrogation la semaine dernière de 11 fiches CEE, qui concernent principalement le tertiaire et l’industrie, a été entérinée au motif qu’il fallait justement soutenir le financement de MaPrimeRénov’… Des feux allumés de tous les côtés – les difficultés budgétaires connues sur la rénovation dans le résidentiel ayant des impacts directs sur l’efficacité énergétique des autres secteurs –, embrasant tous les secteurs et se mettant tous les acteurs à dos… Et dos au mur.
Après la confirmation de la ministre du Logement intervenu le 4 juin dans la soirée, la colère est plus que d'actualité. La filière n'attendra pas sans broncher les nouvelles dispositions qui seront sans doute mises en place à la réouverture du guichet. L'annonce ayant été relayée par tous les médias, les entreprises vont probablment devoir accueillir un afflux de demandes de particuliers jusqu’à la fin juin pour profiter des aides actuelles, leur donnant probablement assez de travail pour patienter jusqu'au nouveau dispositif fin septembre. A noter que cette suspension ne concerne pas MaPrimeRénov' Copropriété.
*sur France Info
**lire l'article ici

